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Interview

DJ Sprinkles - House Transgenre

Vendredi, 15 Juillet 2011

Transgenre et marxiste convaincu, Terre Thaemlitz aka DJ Sprinkles cumule les identités et déjoue les clichés. Son dernier album Routes Not Roots, une réédition de 2006, explore les origines de la House. Rencontre passionnante avec un "pd de propriétaire artiste embourgeoisé" qui a fui l'Amérique raciste et homophobe pour le Japon.


 

Tu as quitté les États-Unis pour t'installer au Japon. Qu'est-ce que tu détestais tant aux US ?
DJ Sprinkles : Il y a d'abord le contexte. C'était un environnement très stressant. J'ai grandi parmi des Blancs conservateurs, racistes, sexistes, homophobes, des bigots de droite qui ont toujours fièrement voté à droite, même quand c'était en contradiction avec leurs intérêts. J'ai ensuite déménagé dans de plus grandes villes. A l'époque je pouvais seulement me permettre de vivre dans des quartiers pauvres, des quartiers qui ont une longue histoire de ségrégation raciale et économique. Là, la plupart des gens me traitaient comme un "pd de propriétaire-artiste embourgeoisé" tout droit sorti d'un film de Spike Lee. Ensuite, concernant les problèmes culturels plus larges, il y a les choses dont n'importe qui est susceptible de se plaindre en général. L'hypocrisie de l'Homme individualiste, la propagande incessante du marché qui vous fait croire que n'importe qui peut être riche ("TU peux devenir Président un jour!"), ce qui donne ensuite l'impression aux gens qu'ils peuvent traiter les autres comme de la merde au quotidien ; la pression de toujours être optimistes et fiers quand on combat l'oppression, notre intouchable système à deux partis pas du tout démocratique, les partisans de l'anti-avortement, la façon dont les gens évoquent le Christ pour n'importe quelle situation débile... Je pourrais continuer éternellement. Et par ailleurs, le fait que je puisse compter sur une main le nombre d'événements nord-américains auxquels j'ai été invité cette dernière décennie semble confirmer ma place de paria à tout jamais là-bas. Quand je suis allé jouer à Washington D.C. en juillet dernier, des tas de gens se comportaient comme si je faisais mon grand retour d'un exil que je m'étais imposé, ce qui est ridicule. Et en même temps, c'est tellement putain de typique chez les Américains de penser que je puisse, en tant qu'individu, contrôler complètement ma propre vie. La simple vérité c'est que personne ne m'avait jamais offert de boulot là-bas, avant ou après que je déménage au Japon. Je n'ai jamais imaginé que je pourrai quitter les États-Unis. Rien que du point de vue financier, la possibilité de voyager à l'international était bien au-dessus de mes moyens, et c'est toujours le cas. Du coup, ce déménagement était vraiment un miracle.


Comment décrirais-tu la situation au Japon en ce moment (l'interview a été réalisé début avril NDLR) ?
DJ Sprinkles : Il y a toujours des tremblements de terre. Le climat actuel est assez effrayant et angoissant. Bizarrement, le gouvernement a élevé le risque de crise nucléaire à 7 seulement après que les élections nationales ont eu lieu. En ce moment, toutes les informations sont suspectées d'être de la propagande pré-électorale. Comme dans n'importe quel autre pays, on ne saura réellement ce qui se passe que dans plusieurs années, et encore. Penser à ces milliers de victimes du tsunami, aux centaines de milliers de déplacés… c'est horrible.

Qu'est-ce qui te plaît au Japon et de quelles façons ce pays t'inspire?
DJ Sprinkles : Je ne pense pas vraiment en termes d' « inspiration ». Si j'aime vivre ici, ça n'a rien à voir avec la musique, ni avec une quelconque vision romantique de la culture japonaise. C'est tout simplement lié à un sentiment de sécurité personnelle - je réalise que ce que je dis peut paraître incroyablement ironique après la destruction des réacteurs de Fukushima. Ici, les gens ne m'agressent pas verbalement ou physiquement. S'ils ne m'aiment pas, il m'ignorent, et ne deviennent pas violents comme les gens aux US. Je n'aurais jamais imaginé qu'un tel endroit existait avant d'emménager ici - je ne m'attendais pas du tout à cela. En venant au Japon, j'ai dû désapprendre tout ce que je savais des politiques identitaires occidentales car ici, il n'y a pas de moyens concrets pour traiter les inégalités sociales.

Tes chansons sont parfois très longues, elles semblent raconter des histoires. Comment décrirais-tu ton processus de production musicale ?
DJ Sprinkles : Bien que j'entende parfois des gens se plaindre de la longueur de mes morceaux, je tiens beaucoup à ce qu'ils soient longs et se transforment au cours du temps, comme si le temps lui-même les remixait. Libre aux DJs de les mixer ensuite comme ils veulent s'ils ne veulent pas jouer le morceau en entier. En tant que DJ, je suis toujours frustré par les courts morceaux de house, et je déteste me sentir forcé de mixer entre deux copies du même vinyle pour maintenir mon set. Je suppose que mon approche de la musique house reflète mon expérience de DJ. Personnellement, j'aime jouer de longs morceaux du début à la fin, comme ils ont été produits.

Et comment tu veux que les gens écoutent et « consomment » ta musique ?
DJ Sprinkles : Les chaînes de distribution limitent en grande partie mon contrôle sur ce genre de choses. Mais j'ai tendance à réaliser mes projets pour un public identifié (ou dés-identifié) à des gens qui, comme moi, ne se retrouvent pas dans le marketing mainstream qui nous pousse à la consommation. Ainsi, mon public visé a toujours été transgenre, queer, non-essentialiste, féministe, à tendance marxiste. Ils constituent un public demandeur d'une musique atypique. J'aime me dire qu'il existe des minuscules groupes de gens avec des expériences de vie très spécifiques qui cherchent délibérément mes projets, qui peut-être les recommandent à leurs amis ou peut-être même les gardent secrètement pour eux. Ce qui m'intéresse le plus c'est de réaliser quelque chose pour la minorité qui pense comme moi.

Tu fais de la musique depuis presque 20 ans. Comment tu perçois l'évolution de la House et la musique électronique ?
DJ Sprinkles : Au fur et à mesure que la House et la musique électronique « grandissent », elles sont sujettes aux processus standards d'embourgeoisement, de recontextualisation et de déspecialisation qu'on applique au Capitalisme global. C'est inévitable.

La House et la Disco étaient des musiques politiques. Tu penses que la musique électronique actuelle est engagée ?
DJ Sprinkles : Je ne le dirai jamais assez : toutes les musiques sont politiques ! Tout ce qui implique les gens de quelque façon que ce soit est politique ! Dans tout ce qu'on fait, il y a des ramifications socio-politiques. Ces ramifications, ça peut-être notre interprétation des choses, ou notre goût ou non pour quelque chose, pour la musique par exemple. Nos « goûts personnels » sont totalement politiques car ils sont formés par nos expériences de classe, genre, race, sexe, etc. N'oublions jamais cette vieille maxime féministe : « le personnel est politique ». Si quelque chose te semble « apolitique », c'est que tu es complaisant ou insensible à l'égard du processus politique qui entoure cette chose, souvent en raison de sa surexposition ou de l'endoctrinement qui règne.

Es-tu plutôt optimiste ou pessimiste à l'égard de l'état actuel de la musique?
DJ Sprinkles : Étant donné que la musique est l'exemple parfait du média que la plupart des gens désignent comme universel, apolitique et juste « une question de goût » (le goût n'étant pas vu comme la réflexion de la socialisation d'un individu), je suppose que je suis plutôt cynique, et donc pessimiste. J'ai d'ailleurs écrit un texte il y a quelques temps où je lance un appel à davantage de négativité stratégique dans la vie : Introduction to Nuisance. C'est en fait l'introduction à une compilation de mes écrits bientôt publiée par B-Books à Berlin.

Tu as commencé à jouer dans le New York de la fin des années 80, es-tu nostalgique de cette période ?
DJ Sprinkles : Je ne dirais pas que je suis nostalgique dans le sens romantique. Il n'y avait rien d'idéal à cette époque. Mais ce qui est sûr, c'est que mes projets sont influencés par les années 70 et 80, tout ce que j'ai vécu étant jeune. Alors oui, ça a eu un impact très important sur moi. La musique house est vieille, très vieille maintenant. Pour moi, les gens d'une dizaine ou vingtaine d'années qui écoutent de la House aujourd'hui font ce que je faisais dans les années 70 quand j'écoutais des CDs de la fin des 40's et des 50's. C'est le même écart de temps. Le fait que les gens ressentent cette musique comme « nouvelle » ou « émergente » est un énorme malentendu.

Tes chansons évoquent un univers plutôt sombre et mélancolique. C'est ce genre d'émotions que tu cherches à provoquer chez les gens ? Que cherches-tu à éveiller ?
DJ Sprinkles : Je pense que les émotions que je cherche à provoquer chez les gens sont moins « festives » que la plupart des producteurs house. J'aime créer une tension pesante, l'ennui, un son d'une qualité assez « pauvre » ou mal enregistré qui reflète vraiment les conditions de mon studio d'enregistrement de merde…

Qui sont tes principales influences ? Y a t-il des artistes actuels que tu aimes particulièrement ?
DJ Sprinkles : Je déteste cette question ! (rires) Le problème de cette question, outre le fait qu'elle me mette toujours mal à l'aise, c'est qu'elle cherche à insister sur une identité ou un ego, au-delà d'un contexte et d'une époque. Elle demande des noms, quand les noms ont tellement moins de valeur que certains travaux ou moments. Et ces moments, ces influences n'ont même souvent rien à voir avec la musique. En tant que consommateur de musique, j'accorde peu d'importance à qui, en tant que producteur, j'aime. En revanche, je suis très intéressé par la manière dont les gens écoutent ma musique et l'associent à d'autres musiques qui sont importantes pour eux. En fait, je pense qu'il serait plus agréable et plus intéressant si toi tu faisais une liste de ce que tu penses être mes influences, et que tu m'expliques pourquoi…

Tu sais à quoi le monde se prépare ? (référence au morceau Sisters, I Don't Know What This World Is Coming To sur l'album Midtown A20 Blues, NDLR)
DJ Sprinkles : Il ne se prépare à rien, il ne va nulle part. Juste le chaos. De nos jours, les humains me font davantage penser à des insectes qu'à des mammifères. Les villes et communautés sont comme une ruche, et la principale tendance dans ce contexte de globalisation est de se changer en ouvrier bourdonnant. Et, de la même façon que les insectes, nous continuons à nous propager encore et toujours, sans considération pour nous-mêmes ou les autres. Mais nous avons la possibilité de diminuer cette souffrance en choisissant. La clé, ça serait de commencer à réfléchir et d'agir en fonction de choix conscients.
Je ne veux pas du droit d'exister en tant que gay ou que transgenre, car de celui-ci découle inévitablement une société qui me dit exactement comment un gay ou un transgenre devrait exister - ce qui est permis et ce qui ne l'est pas. D'une certaine façon, la légalisation retire un certain degré de liberté, la liberté de pouvoir se définir soi-même, liberté que nous avions lorsque nous n'étions pas supposés exister. Ça pousse les gens hors de leur placard et à l'intérieur d'une boîte, un queer package tout prêt enroulé dans un drapeau arc-en-ciel. Ce que je veux, c'est le droit d'exister comme quelque chose d'autre que ce que me dictent les normes culturelles dominantes. Mais ceci ne deviendra jamais un droit, puisque ça implique la permission de faire ce qui n'est pas permis. Les droits sont simplement une clarification de ce qui est permis, des concessions qui ont par exemple centré les droits des gays et lesbiennes sur « notre normalité » : les rêves de mariage et d'adopter des bébés… médiocre conformité, comme les insectes. Puisque nous sommes manifestement incapables de repenser la culture sur une échelle macro, la seule possibilité réside dans la résistance au niveau micro, à partir d'un état d'esprit critique non-coopératif et non-vulnérable. Ça veut dire faire le choix de ces actes de domination et de destruction. Dans beaucoup de cas, il s'agit de la reprise tragique de l'épisode du placard, seulement cette fois le placard est fait de glace avec une porte automatique, et les mouvements gay et lesbien font partie de ce système dominant au sein duquel nous cherchons l'abri. Car pour ceux d'entre nous qui refusent d'accepter aveuglément l'hypocrisie morale qui consiste à vivre comme on nous dit de vivre, c'est-à-dire d'heureux consommateurs qui confondent leurs choix de shopping avec de vrais choix socio-politiques, qui ont soif d'argent et de pouvoir et chient sur tout le monde en dessous d'eux pendant que nous-mêmes nous étouffons avec la merde de ceux au-dessus de nous. Pour ceux-là, je pense que ce choix, c'est une alternative à la tombe.
 

Laura Fakra.

 



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Commentaires

Les commentaires sont modérés.
  • Benjy - Mardi, 26 Juillet 2011

    "Ce que je veux, c'est le droit d'exister comme quelque chose d'autre que ce que me dictent les normes culturelles dominantes" Merci Brain, très bel interview !

  • Coming In - Mardi, 19 Juillet 2011

    > "de nos jours, les humains me font davantage penser à des insectes qu'à des mammifères de nos jours" > 'reflexion' on lieu de 'reflection'

  • Coming In - Mardi, 19 Juillet 2011

    enfin qqn d'interessant chez Brain. Ca nous change de Don Rimini, Yuksek et leurs amibes.

  • finalement - Dimanche, 17 Juillet 2011

    du beau Brain

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