Mardi, 21 Février 2012

Donald Glover, alias Childish Gambino, est un acteur-chanteur-compositeur-interprète d’Hollywood, mais il n’est pas comme les autres. Dans son album Camp, l’ancien scénariste de 30 Rock (série créée par la géniale Tina Fey) et gentil Troy de Community s’essuie les pieds sur le politiquement correct en rappant sa passion pour sa bite et les asiatiques. Il nous explique ici comment trouver des amis lorsqu’on se sent seul, comment on se sort d’une enfance de témoin de Jéhovah, bref, how to make it in America.
Qu'est-ce qui t'as donné envie de faire de la musique ? Qu'est-ce qui t'as inspiré ?
Childish Gambino : C’est pas vraiment une question d’inspiration. Il n’y a pas un moment où je me suis dit « il faut que je fasse ça». Enfant, j’aimais bien faire plein de choses, que ce soit jouer la comédie, faire de la musique, l’art plastique, j’aimais juste être créatif. Une fois ma mère a acheté cette guitare de bébé à une amie de la famille et je l’ai cassée sur-le-champ. Mais comme je l’adorais, j’ai pris de la colle, j’ai recollé les morceaux, et j’ai commencé à apprendre à jouer des chansons tout seul, puis j’ai pris des leçons. Au départ, j’enregistrais des chansons sur deux recorders, je jouais l’instru sur l’un, puis je me servais de l’enregistrement pour poser ma voix sur l’autre bande. C’était génial, et ça faisait un son cool parce que la guitare avait une sonorité super sale. Il est possible que je recommence à bosser comme ça sur le prochain album. J’aime bien cette façon de faire, ça a un côté très innocent.
Quelle est la différence entre ta façon d’écrire pour la télévision et pour les paroles de tes chansons ?
Childish Gambino : Il n’y a pas énormément de différence, il ne s’agit que de structure. Ce qui est important dans l’écriture c’est ce que tu ne dis pas, et quand tu ne le dis pas. Les bons films sont bons dès le début, il s’agit toujours de travailler la structure pour placer les choses au moment opportun. Pour le rap c’est la même chose, il faut que tu saches quand tu dis ceci ou cela, et surtout quand tu te tais. Il faut être subtil, déguiser les références, si tout le monde sait de quoi ou de qui tu parles c’est que tu te plantes. Il faut rendre les paroles intrigantes. Que ce soit une chanson, un livre ou un script, je procède toujours de la même façon : je me demande ce que je veux que les gens ressentent et de ça je déduis la structure.
Tu sembles dire que ça a été dur de gagner une légitimité en tant que rappeur. Tu penses que ça aurait été plus facile d’être pris d'abord au sérieux en tant que musicien puis passer à la comédie ?
Childish Gambino : Je pense que ça aurait été un peu plus facile oui. Je ne sais pas comment ça se passe ici, mais aux États-Unis un grand nombre de rappeurs deviennent acteurs, c’est quelque chose qui se fait beaucoup. Parce que le rap c’est quelque chose de difficile à faire avec plaisir pendant longtemps sans que ce soit uniquement pour l’argent. C’est comme ça que 50 Cent, Ludacris, LL Cool J, Ice Cube, Ice T sont passés au grand écran. C’est facile, les mecs se sont juste dit « ouais je suis acteur maintenant ». En revanche, passer d'acteur à rappeur, surtout quand tu es comique, c’est beaucoup moins courant. Ça arrive mais la musique est nulle. Le dernier comédien qui s’est mis à la musique, c’est Steve Martin… Il fait du banjo quoi. Bon tu me diras il y a Woody Allen qui fait du piccolo… non, de la clarinette, et lui il est cool mais c’est à peu près tout. Les gens ne s’attendent vraiment pas à ce qu’un acteur soit bon musicien.
C’est un truc très Hollywoodien que de vouloir multiplier les casquettes : acteur, scénariste, réalisateur, chanteur. Tu penses qu’une activité artistique en légitime une autre, quelque soit sa qualité, ou c’est possible d’être bon partout ?
Childish Gambino : La seule façon de réussir c’est d’accorder de l’importance à chaque chose qu’on fait. Si tu te fous de la qualité du travail que tu fais dans tel ou tel domaine, c’est la que tu deviens mauvais. Et puis il faut aussi arrêter de geindre en disant « mais merde, j’ai vachement bossé là dessus », on s’en fout, il y a plein de gens qui travaillent très dur mais au final la question c’est de savoir si quelqu’un serait prêt à acheter ce qu’ils font. Tout ce que je crée c’est parce que je suis convaincu que si j’étais un gamin ça me plairait d’avoir accès à ce type de musique ou de comédie, j’adhérerais. Je m’engage vraiment dans tous ces domaines parce que l’art est quelque chose que j’aime, tandis qu’un certain nombre d’artistes hollywoodiens disons « polyvalents » diversifient leurs activités plutôt par appât du gain. Mon prochain album j’exige de moi-même qu’il soit 10 fois meilleur que celui-ci, je dois m’améliorer et prouver aux gens que ça n’est pas un jeu. J’aime la musique.

Tu as écrit toutes les paroles de ton album. Comment as-tu rencontré le reste de l’équipe qui bosse dessus ?
Childish Gambino : Ludwig, mon producteur, était le compositeur du générique et de la musique de Community. Moi je faisais des chansons de mon côté, je les auto-produisais et un jour je lui ai dit : « moi aussi je fais de la musique, écoute ». On a commencé à traîner ensemble et il m’a dit qu’il avait des idées pour mon album, donc je lui ai proposé de venir chez moi en parler. J’ai fait la cuisine, c’était super romantique. On a passé en revue tous les titres, on les a retravaillés, et le premier qui est sorti c’est Cul De Sac. On a fait l’EP, qui a bien marché, et depuis on travaille ensemble. On a la même éthique dans le travail et surtout on aime traîner ensemble ce qui est pas évident pour des artistes. Donc voilà c’est sur le set de Community que j’ai rencontré mon meilleur pote.
Avec qui tu ne voudrais surtout pas collaborer ?
Childish Gambino : On m’a demandé la même chose hier à Berlin, mais moins gentiment que toi, ils étaient là « dis nous qui tu hais plus que tout », limite menaçants. En fait, je ne me vois pas ne pas collaborer avec beaucoup d’artistes, à part peut-être Nickelback. Il y a aussi beaucoup de musiciens qui font du rock avec qui je ne m’acoquinerais pas, juste parce que c’est pas mon truc. Je me taperais pas les groupes qu’on entend à la radio aux États-Unis. Mumford and Sons sont sur le même label que moi, je les aime bien mais je bosserais pas avec eux quoi. Ça sonnerait pas bien. Les Black Eyed Peas non plus, ces mecs ne font pas de l’art, ils font des sonneries pour téléphone. Tant mieux, je rage pas hein, ça les fait voyager et jouer pour des gens qui adorent ce qu’ils font. Si on me proposait de bosser avec eux, je ne prétendrais pas être trop bien pour ça mais il faudrait que ce soit sur quelque chose de bien précis. J’essaierais pas de créer une révolution musicale genre Revolver des Beatles avec eux, c’est pas la peine. Mais Thriller, pourquoi pas. Ils savent ce que les gens aiment, et ce qui marche.
Il y a un truc qui m’énerve, c’est à quel point la musique aujourd’hui est élitiste et communautaire. Je ne dirai jamais « non je veux pas bosser avec ce tocard », parce que c’est précisément l’attitude que les gens avaient vis-à-vis de moi quand j’ai commencé, ils disaient que ce que je faisais n’était pas du vrai rap. Je vous emmerde. C’est vous qui n’êtes pas du vrai rap. Penser qu’on est meilleur que les autres amène toujours à un moment ou à un autre à un handicap. Kanye par exemple bosse avec tout le monde, même si le rendu n’est pas toujours génial, il voit la valeur des autres artistes. Mais bon voilà je suis humain, c’est évident qu’il y a des gens que je hais.
Dans les paroles de plusieurs de tes chansons, tu exprimes le fait que les noirs du ghetto te trouvent trop soft mais en même temps les enfants de ton école de blancs veulent toucher tes cheveux et t’appellent « fat nose ». Tu penses que sans la célébrité c’est possible de trouver sa place sans appartenir tout à fait à une communauté ?
Childish Gambino : Ouais, sur internet, c’est possible. Si tu te sens seul, t’as qu’à créer un tumblr, c’est pas dur. Enfin pour avoir des amis c’est un début. En même temps, qui se sent vraiment intégré, légitime ? Toi par exemple, tu te sens à ta place ? Personne n’est comme ça. Je crois qu’il n’y en a pas un parmi nous qui se sent vraiment à l’aise dans sa vie. Et même avec ton ami le plus proche, le meilleur, le plus extraordinaire, il y a toujours un moment où tu te dis « wow ça c’est pas possible ». On peut pas être semblables au point de savoir ce que c’est de vivre dans la peau de quelqu’un d’autre. Je pourrais te suivre partout comme un psychopathe, je n’en saurais pas plus ce que c’est d’être toi, et vice versa.
Tu as été élevé en tant que témoin de Jéhovah. En quoi cela t’influence-t-il dans ta vie d’adulte ?
Childish Gambino : En effet j’ai été élevé comme témoin de Jehovah, mais je ne le suis plus, de toute évidence, sinon je ferais pas du tout l’amour par exemple. Ma mère est très convaincue par la doctrine, et même si elle m’aime et me supporte, elle pense que je vais bientôt mourir à cause de tout ce que je fais. J’ai écrit quelques chansons à ce propos dans le nouvel album. Enfin, malgré tout, ce qui est bien c’est que je suis désormais capable de la soutenir financièrement, et que maintenant on peut être heureux, quoiqu’il arrive plus tard.
J’aimerais te dire un grand merci parce que tu n’utilises pas autotune sur ton album et ça a été un grand soulagement auditif pour moi. Pourtant tu aurais pu céder à tes détracteurs qui ne veulent pas t’accorder de place dans le monde du hip-hop en reprenant à ton compte des recettes à succès.
Childish Gambino : Oui, j’ai pas utilisé autotune parce que…
Parce que tu sais vraiment chanter.
Childish Gambino : Ahaha, ouais. Et puis la question se posait pas, je me suis pas dit « et si j’utilisais autotune ? Les gens ont l’air de vraiment kiffer ! » C’était déjà surfait en fait, maintenant les gens détestent. J’aurais pu l’utiliser un peu pour donner un petit twist r’n’b à l’album mais c’est pas vraiment ce que je recherchais. Ma voix ne sonne pas r’n’b, mais elle ressemble plutôt à celle d’un personnage de Sesame Street, très « sing song ». C’est rare dans le hip-hop, et dans le rock aussi. Je trouve que mon nom de scène me convient bien parce que quand je chante ma voix ressemble à celle d’un enfant. Je chante tout simplement les notes, j’essaie pas de faire des effets à la Beyoncé. Mais je peux chanter les notes de façon très claire et précise. C’est ce que je fais.

La principale fonction de tes paroles c’est de faire du placement de produit pour ta bite. C’est parce que tu l’aimes vraiment beaucoup ou c’est en réaction aux séries télé et talk-shows américains bien-pensants ?
Childish Gambino : Un peu des deux. Quand j’écrivais pour 30 Rock j’étais souvent frustré parce que souvent mes blagues étaient censurées. Ça m’énervait tellement… Et c’est comme ça que j’en suis venu au stand-up, où tu peux parler librement. Et quand j’ai commencé la musique je me suis dit « ok les artistes pop peuvent pas parler de leur bite », alors si je sortais mes chansons sur internet ? Et je pense que c’est ça qui fait que les gens m’aiment bien, parce que personne d’autre n’ose parler de sa bite. Après ça n’a pas été initié par une rébellion, j’ai pas voulu prendre une position politique ou quoi, c’est plutôt que j’aime vraiment beaucoup baiser, j’aime beaucoup les filles, et bon j’ai jamais dépassé ce stade où les garçons parlent de leur zizi. C’est vraiment agréable d’avoir la liberté de le faire.
Ça suffit ton obsession pour les Asiat. Qu’est-ce que tu penses des Parisiennes ?
Childish Gambino : Non mais attends, personne ne dit jamais rien de mal sur les Parisiennes, vous êtes super les filles, tout le monde vous aime. Alors que les Asiat ne reçoivent jamais d’amour. À Paris c’est Byzance, la dernière fois que j’étais là avec mes potes on savait pas où donner de la tête. Je pense que vous savez ce qui vous va, aux US les nanas voient une photo de Zooey Deschanel et se disent « Oh je vais me looker comme elle », alors qu’elles n'ont aucune forme de ressemblance avec elle. Ça donne des meufs au maquillage infâme et des désastres vestimentaires.
C’est poétique. Est-ce que tu as une muse ?
Childish Gambino : Je suis pas très chanceux avec les filles… Enfin, je sais pas si c’est une question de chance. Je pense que tout le monde a du mal avec le sexe opposé. J’étais amoureux de cette fille, qui a inspiré Cul de Sac et une bonne partie de cet album. Certaines chansons sont aussi à propos d’autres filles que j’ai aimées ou qui m’ont aimé. Je dirais que ma muse c’est la féminité.
Quelles paroles de ton album tu choisirais de citer au public français qui ne l’a pas encore écouté ?
Childish Gambino : L’une de mes favorites, parfaite pour vous les français : «I’m cool but lyrically I’m a stone cold killer / So it’s 400 blows for these Truffaut niggas. » Les 400 coups c’est mon film préféré, et j’ai joué sur les mots true faux / truffaut. Je me suis dit truffaut et 400 blows… enfin bref je vais pas me répandre en explications ça en devient nul.
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