Mardi, 07 Juin 2011

Avant d'être Directrice Artistique de la très chic Maison Martin Margiela, Sophie Toporkoff a eu mille vies. Elle a fait des pochettes de disques pour Versatile & Tigersushi, elle a créé des magazines (Rendez-Vous & Agenda), collaboré avec des marques et des musées (Agnès B, Nike, Le Palais de Tokyo) et fait la DA d'un film américain. Sophie Toporkoff nous présente ses 10 pochettes de disques préférées de l'histoire de la musique.
Pour réaliser ce Top 10, Sophie Toporkoff s'est fixé trois commandements:
- Ne sélectionner que des pochettes qu'elle a chez elle (parce que c'est plus simple)
- Ne sélectionner que des bons disques (parce que tant qu'à faire)
et surtout,
- Ne sélectionner que des pochettes dessinées (parce que c'est ce qu'il y a de mieux)

Michel Magne - Moshe Mouse Crucifixion (1975)
Artwork: Tito Topin
Selon Wikipedia : "Tito Topin est un dessinateur, écrivain et scénariste de télévision français né en 1932 au Maroc. Il est surtout connu pour avoir créé la série Navarro, diffusée sur TF1."
Ceci n'a vraiment rien à voir avec la pochette qu'il a créée pour Moshe Mouse Crucifixion, concept-album-pop hyper bizarre, subversif et provoc, aux textes (en français, anglais et yiddish) proto-kabalistiques, sur des rythmes bien 'fat'.

V/A - Le Chant de la machine (2000)
Artwork: Mathias Cousin
J'ai eu la chance de partager, outre son amitié, les bureaux de Mathias, et du coup de le voir plancher des heures sur le dessin de la sublime pochette de ce disque qui accompagnait la sortie de l'excellente BD Le Chant de la machine (David Blot / Mathias Cousin, Ed. Delcourt). A relire absolument.

Public Enemy - Fear Of A Black Planet (1990)
Artwork: B.E. Johnson (art direction: The Drawing Board)
Une fois l'idée de la pochette déterminée : illustrer le concept des deux planètes, théorisé par Chuck D (la planète "Black" au premier plan qui éclipse la Terre, en arrière-plan), les membres de Public Enemy ont voulu trouver un illustrateur qui comprenait vraiment le fonctionnement du système solaire. Ils ont alors fait appel à B.E Johnson qui, justement, venait de travailler pour la NASA.
Cey Adams, directeur artistique de Def Jam à l'époque, se souvient : "J'ai trouvé vraiment intéressant qu'un groupe de hip-hop noir fasse faire une illustration pour leur pochette de disque. A cette époque, la plupart des artistes noirs de hip-hop mettaient toujours des photos d'eux sur leur pochette. C'était la première fois que quelqu'un osait faire quelque chose dans la veine rock."

Miles Davis and the Modern Jazz Giants - The Man I Love (1954)
Artwork: Ramaut
Ce disque appartenait à mon père, je dois l'avoir depuis mes 14 ans. J'ai toujours cru que le dessin de la pochette était de Miró, sans me poser de questions. Aujourd'hui seulement, je me rends compte de mon erreur. En réalité la pochette serait l'oeuvre d'un certain Ramaut (signature en bas à droite), dont on ne trouve RIEN sur Google. C'est suffisamment rare pour devoir être noté ici.

Capital Letters - Smoking My Ganja (1978)
Artwork: Unknown
Pochette mineure mais tellement cool... Trois rastas qui font des ronds de fumée de beuh en forme de coeur au moment où une jolie fille passe. Ça me met direct dans l'état d'esprit parfait pour écouter ce disque. Détail sympathique : on retrouve au dos de la version noir et blanc de la pochette la mention Dessin à colorier.

Kraftwerk - Autobahn (1974)
Artwork: Emil Schult
Ah, zut, Stéphane Manel l'a déjà mise dans son Top10. Tant pis, je vous renvoie donc à son parfait commentaire.

Talking Heads - Remain In Light (1980)
Artwork: credited as "HCL, JPT, DDD, WALTER GP, PAUL, C/T", being Chris Frantz, Tina Weymouth, Walter Bender (MIT Media Lab) & Tibor Kalman (M&Co)
J'avais écrit, il y a pas mal de temps, un petit texte pour le site de Tigersushi à propos de cette pochette de disque. J'ai cru que j'allais jamais réussir à le retrouver, mais c'est bon, le voici :
Hier, la coiffeuse de maman m'a dit : «Maintenant que t'as le fric, il te faut le look». Moi je lui ai dit qu'il y en a qui ont eu le look, et ça n'avait rien à voir le fric. «Qui ça?». Je lui ai montrée la pochette des Talking Heads.
Bon, on part du haut, normal. On lit «Talkingheads». Typo blanche sur fond noir. Rigueur, sobriété. Seulement, les A sont à l'envers (c'est l'Antéchrist ou quoi?), PassonsÂ… Le regard descend, et là 4 visages qui te sautent à la gueule avec violence. Ils ont des masques rouges (très «Computer image» comme le précise la sous-pochette. Normal, on est en 1980). On dirait des guerriers, des cavaliers. On dirait la description de Saint Jean de Patmos des 4 cavaliers de l'Apocalypse :
«Et ma vision se poursuivit.
Lorsque l'agneau ouvrit le premier sceau, j'entendis le premier des Vivants crier comme d'une voix de tonnerre : Viens!
Et voici qu'apparut à mes yeux un cheval blanc. Celui qui le montait avait un arc; une couronne lui fut donnée, et il partit en vainqueur et pour vaincre encore.
Lorsqu'il ouvrit le deuxième sceau, j'entendis le deuxième Vivant crier : Viens! Alors surgit un autre cheval rouge-feu. Celui qui le montait reçut le pouvoir d'enlever la paix de la terre, afin que les hommes s'égorgeassent les uns les autres; et une grande épée lui fut donnée.
Lorsqu'il ouvrit le troisième sceau, j'entendis le troisième Vivant crier : Viens! Alors parut un cheval noir. Celui qui le montait tenait une balance dans sa main. (Â…)
Lorsqu'il ouvrit le quatrième sceau, j'entendis le quatrième Vivant crier : Viens! Alors surgit un cheval d'une couleur pâle. Celui qui le montait se nommait la mort, et le séjour des morts l'accompagnait.
Le pouvoir leur fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes par l'épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages de la terre.»
C'est exactement ça, cette pochette, ces 4 visages des Talking Heads avec leurs masques rouges, prêts à tout bouffer, prêts à sauver le monde, prêts à te tuer, prêts à chanter Once in a Lifetime ou Crosseyed and Painless. Ils ont juste balancé les chevaux, ils ont pris des avions de chasse à la place (cf. les 4 avions au dos de la pochette). Normal, on est en 1980.
Juste après, dans le texte de l'Apocalypse, Saint Jean dit :
«Et lorsque l'agneau ouvrit le dernier sceau, il se fit un silence dans le ciel d'environ une demi-heure».
Et là, sur la pochette, le regard descend encore, normal, et on lit le titre de l'album : REMAIN IN LIGHT. On sait qu'on va pleurer.
(La coiffeuse de maman est partie depuis longtemps mais elle aurait tant aimé : «And you may find yourself in a beautiful house, with a beautiful wife / And you may ask yourself -- Well ... how did I get here?»)

Sonic Youth - Goo (1990)
Artwork: Raymond Pettibon (art direction: Kevin Reagan)
Tout le monde connaît cette fameuse illustration de Raymond Pettibon, mais pas forcément son histoire. Ce dessin s'inspire d'une photo paparazzi de 1966 sur laquelle on découvre Maureen Hindley et son premier mari David Smith en route pour le procès pour meurtre de Ian Brady et Myra Hindley (la soeur de Maureen), qui avaient sauvagement tué et violé plusieurs enfants dans la région de Manchester. A côté de l'image, on peut lire : "I STOLE MY SISTER'S BOYFRIEND. IT WAS ALL WHIRLWIND, HEAT, AND FLASH. WITHIN A WEEK WE KILLED MY PARENTS AND HIT THE ROAD". ("J'ai piqué le mec de ma soeur. Tout n'était que tourbillon, chaleur, et éblouissement. En l'espace d'une semaine, nous avons tué mes parents et foutu le camp")
C'est beau comme Badlands de Terrence Malick. Depuis, c'est devenu un t-shirt Marc Jacobs (Automne/Hiver 2009).

Cream - Wheels Of Fire (1968)
Artwork: Martin Sharp (design: Stanislaw Zagorski)
Martin Sharp, une fois parti de son Australie natale pour rejoindre le Londres des Swinging 60's, a réalisé des tonnes de pochettes de disque et tous les posters super connus de Donovan, Bob Dylan, Jimi Hendrix... Le genre de dessins merveilleux qu'on retrouve sur des t-shirts au marché de Guérande, des années après, et qui n'ont pas pris une ride. On peut dire qu'il fait partie des quelques rares graphistes/illustrateurs qui ont vraiment défini le psychédélisme en termes visuels - la classe.
Deux ans plus tard, en 1970, son petit assistant, Stanislaw Zagorski, signera la magnifique pochette de Loaded de Velvet Underground.

Lulu Santos - Assim Caminha A Humanidade (1994)
Artwork: José Guadalupe Posada (art direction: Estela Nascimento)
Un magnifique exemple d'art populaire (une gravure de Posada, illustrateur mexicain du XIXe siècle qui a inlassablement fait la satire de la vie de l'élite de l'époque) appliqué à mon art populaire favori, aussi mort et presque enterré que les figures ici représentées : la pochette de disque.
R.I.P.
Le chant de la machine est réédité avec une préface de Daft Punk.
quelqu'un qui aime moshe mouse ne peut pas être mauvais
C'est quand même kitchou comme top 10. Particulièrement pour Capital Letters, Public Enemy et Kraftwerk, du coup je ne vois pas trop l'utilité de ce top 10...
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