Jeudi, 03 Avril 2008
Aimable lecteur, d'après la loi des statistiques, il y a de grandes chances pour que tu fasses partie des 61 millions de Français qui N'ont PAS regardé les Victoires de la Musique - naufrage télévisuel qui, chaque année, voit sa courbe d'audimat s'enfoncer un peu plus. Heureusement pour toi, Brain est un magazine d'investigation à la pointe de l'actualité culturelle française, Brain a donc dépêché sur place une envoyée spéciale. Et ce en dépit d'un petit problème d'ordre technique puisque nous n'avions ni accréditation, ni invitation, ni rien - mais seulement le désir de remplir notre mission d'information.
Je vous épargne les détails de l'heure passée à l'accueillant Mac Do de Porte-de-la-Villette à cogiter sur les moyens d'obtenir le bracelet magique. Puis la demi-heure à piétiner devant le Zénith pour repérer les différentes entrées, mon téléphone collé à l'oreille sous le regard suspicieux des vigiles. Je croise un couple qui quitte la soirée en pestant « super, maintenant on va avoir de la variét de merde dans la tête pendant une semaine. » Finalement, un complice me fixe rendez-vous sur le parking. Comme la vie est bien foutue, je récupère le pass d'une journaliste malade et roule cocotte, à nous le carré VIP des Victoires.
Une fois à l'intérieur, passée l'excitation de me dire que comparé à moi, Michaël Scofield est tout juste bon à sortir du labyrinthe de la mer des sables, je me décide à m'intéresser à ce grand barnum musical. Et là, c'est le choc. Je vous l'avoue tout de go : je suis simplement horrifiée par le spectacle que je découvre. Non, rassurez-vous, je ne débarque pas au milieu d'une bacchanale de stars cocaïnées où se mêleraient fouet et usage peu orthodoxe des bouteilles de champagne - ce qui, au demeurant, eut sans doute été moins traumatisant. Je découvre juste la France mainstream. Imaginez un pays où Zazie serait l'ultime icône musicale, l'album rock de l'année irait à Etienne Daho, le rap ce serait MC Solaar, la révélation Christophe Maé, et la chanson de l'année Christophe Willem - bienvenu, vous êtes chez vous. Selon la description de Dante, l'enfer est composé de cercles où se répartissent les âmes damnées en fonction de la nature de leurs péchés mais il oublie de préciser dans quel cercle se rangent les « chanteurs moyens qu'on nous matraque jusqu'à l'écoeurement à longueur d'année, voir de décennie ». Ne vous méprenez pas, je ne suis pas un monstre de cynisme et qui plus est, j'aime bien la variété. Mais pourquoi s'obstiner à maintenir des catégories comme pop/rock ou musique urbaine quand on ne cherche qu'à promouvoir la variété ? J'ai la confirmation que je nage en plein délire nocturne quand Syd Matters se fait piquer le prix de la meilleure BO de film parÂ… Eric Serrat pour les Minimoys (là, on frise carrément un sketch de Marcel Béliveau). Justice gagne quand même face à David Guetta - mais je suppute que le scrutin a été serré.
Les Victoires de la Musique ne s'adressent pas aux vrais fous de musique, nous sommes d'accord. Malheureusement, le résultat des audiences prouve qu'elles n'intéressent pas non plus le grand public. Et ce n'est là qu'un des nombreux paradoxes qui minent cet événement. Qu'une institution comme les Victoires de la Musique ne récompense que les gros succès commerciaux est une chose. Mais la logique des votants ne semble pas si rationnelle. La preuve en est la victoire d'Etienne Daho qui n'a quand même pas vendu des millions d'albums cette année. En fait, il semble que le fonctionnement des votes rejoigne celui des électeurs-citoyens qui, selon Schumpeter, ne se décident qu'en fonction de « vagues impulsions molles ». Des impulsions basées sur le sentiment que tel artiste « le mérite bien » parce qu'il est là depuis longtemps - la longévité de sa carrière suffisant alors à lui conférer la stature d'un grand artiste. Ou bien, il n'avait rien fait depuis des années donc son album (ou sa tournée s'agissant de Polnareff) devient de fait un événement à récompenser. Comme tous les milieux, le monde de l'industrie musicale vit dans une bulle traversée par des intérêts et des affections qui s'équilibrent vaguement. On peut dégager deux critères dominants dans cette dynamique : « cette année X a bien marché, on ne peut pas passer à côté » et « X' ça fait longtemps qu'il a rien eu, on va lui donner quelque chose ». Mais cette logique recouvre un fonctionnement par âge : un « jeune » artiste ne peut être récompensé que s'il a vendu des millions d'albums tandis qu'un « vieux » le sera simplement pour l'honneur (mais évidemment à condition d'avoir un jour été un jeune qui vendait).
Alors, que faire ? Je me permets ici même de proposer la seule alternative possible: dès l'année prochaine, lançons nos propres victoires de la musique en collaboration avec les médias et labels indépendants.
Mais, en attendant, revenons au carré VIP des Victoires. Malheureusement pour Brain, c'était open-bar. Il a suffit d'une coupe de champagne pour que mon cerveau malade décrète que ma page myspace ne saurait être parfaite tant que je n'aurai pas une photo de moi aux côtés de Miss France. J'ai donc arpenté toutes les loges en hurlant « Je veux voir Valérie Bègue !» Une bonne âme, fatiguée de m'entendre vociférer, m'a indiqué qu'elle était sur le point de partir. J'ai foncé au bout du couloir, poussé Zazie qui était sur mon passage et agrippé Miss France devant la sortie. J'ai ensuite rempli mon deuxième objectif : aborder Julien Doré et lui proposer une interview pour que ma rédac-chef soit fière de moi.
Puis, j'ai déambulé dans le sens inverse de Maréva Galanter, espionné les discussions - Xavier (Justice) trouve que la victoire de Polnareff est méritée, Matthias (Dionysos) dit à JRF (Stuck in the Sound) que grâce à lui, il se sent moins seul, je fais un signe de tête à un mec en t-shirt cracra et bière à la main qui a l'air d'envisager de se pendre d'ennui. Je crois vaguement me rappeler que c'est un journaliste que j'avais croisé à une conférence de presse jusqu'à ce que je percute que c'est le chanteur de Mickey 3 D que, visiblement, je ne suis pas la seule à ne pas reconnaître. Les piques-assiettes élaborent des stratégies compliquées pour s'incruster au dîner organisé par Universal. Vincent Delerm n'en a visiblement rien à battre de tout ça et se barre dès que possible. Je souris à un grand-père qui a de très beaux yeux bleus mais impossible de me rappeler son nom ou même une seule de ses chansons. Un brun, genre rockeur, genre la soixantaine, genre indé français.
Minuit : Maréva Galanter a enfin trouvé une caméra de télé à qui annoncer qu'elle prépare un nouvel album.
La cérémonie vient de finir quand, dans les loges, l'ambiance devient électrique, les cameramen se précipitent au pas de charge vers un coin de la pièce et les flashs crépitent dans tous les sens. Un peu blasée, je demande ce qu'il se passe. « C'est Vanessa Paradis qui arrive ». Là, vous ne pouvez pas comprendre ma réaction si vous ignorez quand 1992 j'avais un classeur où je collais soigneusement toutes les coupures de presse la concernant. Je courre donc comme une dératée, bouscule tout le monde et joue des coudes. Vanessa est dans une petite cabine vitrée pour une interview et on est une cinquantaine de couillons collés à la paroi à foutre nos mains devant nos téléphones portables pour réussir à la prendre en photo sans avoir de reflet. Ce n'est pas sans rappeler l'effervescence au jardin d'acclimatation quand l'ours brun se décide à faire trois pas. Elle sourit au journaliste face à elle et nous observe du coin de l'oeil avec 50% de fatigue, 20% d'énervement et 30% de stupeur.
Il faudra attendre le lendemain matin pour que je me souvienne du nom du vieux chanteur aux yeux bleus. Ironie du sort, c'est Paul PersonneÂ…
Par Titiou Lecoq.
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