Il y a 15 ans, Eliete Mejorado et Bruno Verner, deux artistes de Sao Paulo, fondaient le groupe Tetine. Neuf albums plus tard, entre electro punk, baile funk, hip hop et new rave, le duo a acquis une certaine reconnaissance en Europe, mais reste tout de même largement inconnu en France. Et pourtant, sans eux, des groupes comme CSS et Bonde Do Role n'auraient peut-être pas existé.
Vous êtes originaires de Sao Paulo, mais vous habitez à Londres depuis 2000, pour quelles raisons avoir déménagé là-bas ? Eli : A l'origine, nous avons déménagé à Londres pour faire une résidence artistique d'une durée de neuf mois. On devait ensuite rentrer à Sao Paulo, mais on nous a proposé de faire un disque en collaboration avec l’artiste française Sophie Calle pour un petit label anglais (Sulphur Records). On s’est donc retrouvés à faire ce disque - Tetine vs Sophie Calle - Samba de Monalisa – ce qui nous a décidé à rester un peu plus longtemps à Londres pour voir comment ça se passerait. Et voilà, huit ans plus tard, nous y sommes toujours.
Vous êtes très peu connus en France, alors on est autorisé à poser des questions de base : comment vous êtes-vous rencontrés et qu’est-ce qui vous a donné l’idée de monter un groupe ensemble ? Eli : Nous nous sommes rencontrés par hasard en 1995. J’étais alors une artiste et je faisais beaucoup de performance dans la scène underground. Un jour, j’ai participé à cette performance artistique pour laquelle Bruno faisait la musique. Dans la salle de répétition se trouvaient un piano, une boîte à rythmes cheap et un micro. On aimait bien improviser tous les deux avant que les répétitions ne commencent, faire de la musique étrange, sinistre, atmosphérique et atonale. Et puis, un peu plus tard, on a décidé de monter un spectacle, une sorte de performance unique pour donner vie à cette musique devant un public. Notre premier « concert » a eu lieu dans une petite salle de cinéma de 70 places, du nom de Teatro Hall, où nous avons invité tous nos amis. On l’avait annoncé sous le nom de Tetine parce qu’on trouvait que ce nom sonnait très organique en Portugais. Le show s’est super bien passé. Du coup, on a décidé de continuer en tant que groupe.
Qu’est-ce qui vous a plu chez l’un et l’autre ? Eli : Bruno est entré dans ma vie comme une tornade. Sa façon de penser et de faire de la musique et de l’art est réellement unique. Je pensais qu’après quelques expérimentations, je finirais par le trouver normal et évident mais en fait non, jamais. Il est aussi frais qu’il l’était en 1995.
Vous êtes un couple ? Eli : Avant, nous étions un couple. Aujourd’hui, nous sommes meilleurs amis.
Quelles sont vos influences musicales et quelles sont vos influences au-delà de la musique ? Tetine : L’élément essentiel dans cet album est notre amour mutuel pour New York et l’electro old-school, Krafwerk et le punk funk. Mais de façon plus générale, nous aimons Arthur Russell, Robert Wyatt, Tati Quebra Barraco, Leonard Cohen, Kid Creole, Alzira Espindola, Kutlu? Ataman, Jarbas Lopes, Bette Davis, Joan Crawford, John Cassavettes, Mike Leigh, Hitchcock. Je suis par ailleurs assez obsédée par les histoires criminelles actuellement.
Qui fait quoi dans le groupe ? Comment travaillez-vous ? Eli : Nous chantons, jouons du clavier et programmons boîte à rythmes et séquenceurs tous les deux. En plus de ça, Bruno joue de la guitare et de la basse. La façon dont nous travaillons est simple et familiale : on a un petit studio dans lequel nous enregistrons, produisons et répétons.
Cela fait treize ans que Tetine existe, de quelles façons la scène musicale brésilienne a-t-elle évolué ? Et de façon plus générale, comment l’industrie musicale a-t-elle évolué ? Eli : Je dirais qu’Internet a joué un rôle très important. Avant, il était impossible de savoir ce qui se passait dans le nord du Brésil si tu ne faisais pas partie de la culture mainstream. Il y avait très peu d’échanges et d’interactions entre les scènes. Maintenant, les choses ont changé. La scène musicale au Brésil est beaucoup mieux organisée, et la communication entre les régions et même avec les autres pays d’Amérique Latine s’est vraiment améliorée.
Et au niveau social et économique, quelle est votre opinion sur la situation du Brésil ? Eli : Le problème majeur du Brésil, c’est la corruption. J’imagine que la globalisation économique est difficile à gérer pour tous les pays parce qu’elle tue les industries locales, et à ce niveau-là, le Brésil ne se porte pas trop mal, mais il reste des tonnes de choses à faire au niveau social…
Quand avez-vous découvert la scène Baile Funk et l’avez-vous appréciée immédiatement ? Eli : Bruno et moi avons découvert cette scène à ses débuts, et ce fut pour nous deux un coup de foudre. On s’est tout de suite sentis proche de l’attitude de ces artistes. Pour nous, il s’agissait d’une attitude punk authentique en réaction à la façon dont les choses sont faites dans ce pays. Cela se ressentait dans leurs fêtes. Ils faisaient des fêtes politiques comme personne d’autre dans le monde et nous sommes tout de suite tombés particulièrement amoureux des filles qui officiaient en tant que MCs. Lorsqu’on parle de Baile Funk, on parle de toute une culture qui s’est développée toute seule, entièrement à l’écart des « goûts » de cette classe moyenne qui a toujours décidé de ce que la musique brésilienne devait être. Il n’y a pas de cinémas, pas de salles de sport, pas de théâtres dans les ghettos brésiliens. C’est pourquoi cette scène est essentielle au Brésil, elle est nécessaire.
Comment se porte la scène Baile Funk actuellement ? Tetine : Le fait qu’elle ait toujours été une cellule indépendante qui n’a jamais dépendu de la classe moyenne brésilienne la rend absolument merveilleuse. La musique a un peu changé cependant, certains pensent qu’elle s’est adoucie.
Qu’en est-il de la scène électronique brésilienne, vous l'appréciez ? Eli : Oui, elle est incroyable. Je vous conseille notamment ce nouveau groupe : National !
Vous avez sorti 9 albums. Comment votre musique a-t-elle évoluée au cours des années ? Tetine : Londres a joué un rôle très important dans notre histoire, cette ville a beaucoup influencé notre musique. Cela fait 7 ans qu’on habite à East London et on a appris à adorer vivre ici. Notre musique parle grosso modo de ce que nous vivons. C’est un mélange d’éléments autobiographiques et fictionnels. Notre dernier album, Lick My Favela, sorti en 2005, était une déclaration d’amour au Baile Funk. Avant ça, nous faisions des trucs d’electronica etc…
Comment décrivez-vous votre musique ? Carioca Funk? Punk Funk? Baile Bass Punk Funk ? Tetine : Tropical Mutant Punk Funk. Cette appellation est la plus appropriée pour décrire ce que nous faisons. Elle est à l’image de la façon dont nous nous exprimons et elle inclut tous les différents éléments que l’on retrouve dans notre musique. On a trouvé cette appellation lorsqu’on faisait un show à la Whitechapel Art Gallery, intitulé Tropical Punk. Il s’agit aussi de jouer avec les différents sens de ces mots, comme on a pu le faire avec l'album The Sexual Life Of The Savages.
CSS a fait un remix pour vous. Quels sont vos rapports avec eux ? Tetine : Effectivement, CSS a fait un remix de I Go To The Doctor. Nous sommes très proches de CSS, nous les aimons tous vraiment beaucoup.
Comment expliquez-vous le succès de groupes comme CSS ou Bonde Do Role alors que vous demeurez relativement inconnus ? Eli : J’imagine que c’est comme la Tropicalia à la fin des années 60. Quelqu’un serait-il capable d’expliquer pourquoi Tom Ze n’est jamais devenu très connu alors que Caetano Veloso l’est lui devenu ?