Reportages
Etat : Critique
Jeudi, 26 Février 2009

«Writing about music is like dancing about architecture », dit l'énormité attribuée à une tripotée d'artistes. La lourde réputation que s'est toujours traîné le journaliste musical (nerd, musicien frustré, vendu, groupie déguisée, etc.) s'est récemment doublée d'une dégradation de tous ses milieux naturels : crises de la presse, de l'industrie musicale, voire de la musique tout court, marketing omniprésent, et interdiction de fumer dans les clubs. Pourtant, soyons honnêtes : à tout connaître avant tout le monde, à essayer de faire partager ses engouements d'initié (tant que ça ne dure pas trop longtemps), à raconter l'envers du décor, le rock critic impressionne toujours pas mal. A eux pour une fois d'avoir la parole. Rencontre avec Basile Farkas de Rock & Folk, Benoît Sabatier de Technikart, et Jean-Eric Perrin de feus Best et RER.

 
BASILE FARKAS, 28 ANS, ROCK&FOLK

Juger la musique
Nick Kent disait qu’une critique, ça sert à savoir si un disque mérite qu’on dépense 20 euros. Je trouve que les chroniques, c’est un exercice très important, et le terme « critique » ne me semble pas indigne. Je parle en tant que personne qui aime les disques. Manœuvre nous dit toujours : écris comme si tu t’adressais à un copain, et je suis assez d’accord avec lui : essayer de transmettre ce qui fait vibrer dans un disque, l’excitation. En toute subjectivité, je suis sûr de mes jugements et de mes choix. Ma ligne, ce sont mes goûts personnels, c’est tout. Un disque, en une ou deux écoutes, tu sais s’il est bien ou pas. Paradoxalement, je trouve que n’importe quel disque, si tu l’écoutes beaucoup de fois, on peut trouver des qualités à tout — c’est pour ça que les groupes aiment bien ce qu’ils font. Bien sûr qu’on change d’avis avec le temps, mais au moment ou je l’écris, je pense ce que je dis.

Le critique et l’industrie du disque
La seule chose que j’attends, c’est d’avoir des réponses intéressantes, marrantes, pas forcément formatées, réussir à sortir du langage promotionnel. Je n’ai pas de preuves, mais je suis sûr que même les petits groupes de rock indé font du media training ! On leur apprend à bien répondre, c’est un peu triste. Quand tu vas faire une interview chez Pias, et que les mecs sont là depuis neuf heures, je comprends aussi qu’ils en aient marre. En même temps, si les artistes sont intéressants, ça suffit parfois à faire de très bons papiers de 3 pages. Les Kills, ce sont des gens vraiment drôles, littéraires, cultivés, et l’interview s’était très bien passée. Un papier raté, ce n’est pas toujours la faute des artistes, parfois on n’arrive pas avec les billes nécessaires. J’ai interviewé Nick Cave, et au fond, ce mec ne m’intéressait pas tellement, je n’ai pas sa culture littéraire, je ne partage pas vraiment ses références. Lui voulait un interlocuteur qui le transcendait, ou alors il s’en foutait. Du coup c’était moyen, une interview vraiment standard.
Pour sortir du truc promotionnel, il faut piocher les sujets soi-même. Ou alors faire des articles sur des vieux groupes, les gens attendent aussi ça du journal, ou trouver des petits groupes pas encore signés. Mais je n’accable pas les maisons de disques. Les services de presse auxquels j’ai à faire sont ceux qu’on appelle « spé », qui ne s’occupent que de nous, des Inrocks, du service culture de Libé… c’est pas les attachées de presse dures qui gèrent Michel Sardou, donc on a des temps d’interview plutôt longs. Et quand Of Montreal vient à Paris, on est pas 17 à vouloir les faire, donc on a du temps. C’est pas non plus un monde de requins, c’est très vivable, le rock n’a pas beaucoup d’argent, les gens qui travaillent dans ce milieu aiment vraiment ça, il y a des gens très biens.

La complaisance
Je ne peux pas citer une seule rédaction qui n’a pas ses petites inflexions à la morale, ses accointances avec un label, etc. R&F a toujours chouchouté Tricatel, parce qu’on aime la musique mais aussi parce qu’on connaît Burgalat. Et inversement, on a des têtes de turc. Mais quel journal ne le fait pas ? Moi, à titre personnel, j’ai tendance à pas être trop ami avec des musiciens.
 

Basile Farkas : « Ce que j’espère, c’est que le rock ne deviendra pas comme le jazz : une musique morte.»


La culture R&F
Je reconnais d’immenses qualités à l’écriture de Manœuvre, Eudeline, mais le langage R&F a été copié partout : ils ont passé une culture et maintenant il faut trouver le truc qui ira au-delà. Je ne me considère pas dans leur lignée. J’essaie surtout d’éviter plein de choses, de clichés du type « la fureur rock n’roll », ce genre de conneries. Ce mot, « rock n’roll », il est tellement beau et il est employé par tellement de connards ! Du coup je pense qu’il faut essayer d’être drôle, parce que le style premier degré rock ne passe plus du tout.

L’époque et la musique
C’est sûr, ça devait être bien d’écrire sur le rock dans les 60’s. Mais même en allant voir un groupe moyen en concert, t’as toujours un frisson, il se passe toujours quelque chose. Mais je me sens inquiet pour la musique. Je dis que MGMT m’a mis une claque, mais en fait il n’y a que 4 chansons que j’aime vraiment sur l’album. Il y a trop de musique, tout le monde est musicien, et le Do It Yourself a ses limites, au bout d’un moment les gens qui font eux-mêmes, c’est nul. Aujourd’hui, un mec comme Alex Turner des Arctic Monkeys passe pour un génie parce qu’il a fait un album avec des cordes. J’aurais seize ans, je trouverais ça super, mais j’ai pas l’impression que les Arctic Monkeys soient de grands génies. Ça fait un peu réac, mais je ne vois pas beaucoup de génies actuels. On parle d’un art, l’art de la pop song ! Récemment y en a pas eu tant que ça. Les chansons les plus marquantes ces dernières années, c’est Toxic de Britney Spears, Seven Nation Army… autour, il y a beaucoup de mauvaise musique.

Etre rock critic en 2009
Je sais que le rock n’a plus l’importance qu’il avait, c’est la queue de la comète, donc ça a un côté un peu déprimant. Il faut essayer de trouver sa place là-dedans, ce n’est pas simple. Ce que j’espère, c’est que le rock ne deviendra pas comme le jazz, une musique morte.
Les BB Brunes c’est pas terrible c’est sûr, on peut se moquer de leurs petits jean slims, mais au moins ils vivent un truc avec ferveur, c’est quand même plus intéressant qu’un concert de PJ Harvey à l’Olympia. J’aime beaucoup Radiohead, mais ils me déçoivent à devenir un groupe rock bobo, avec des places de concert à 260 euros…Moi j’aime l’idée que le rock reste un truc de série B un peu vain, de mômes, ça m’amuse pour ça. Le phénomène du groupe, c’est un truc magnifique. Les Shades ils essayent des trucs, ils se loupent souvent, mais ils tentent des choses, ça mérite d’être relaté. Le rock, c’est beau dans son côté primaire débile un peu con aussi. Et ça arrive encore.
  
BENOIT SABATIER, 39 ANS, TECHNIKART

A quoi ça sert les critiques ?
Si je suis critique musical, ce n’est pas pour donner des notes à des disques, c’est parce que je suis passionné de musique. J’écoute 100 000 disques par jour, et j’adore écrire sur la musique. C’est un peu prétentieux, parce qu’on espère guider le lecteur, lui ouvrir les oreilles soit en lui disant « le dernier Delerm on va vous dire que c’est génial, et ben on se fout de votre gueule », soit en disant « il y a ce truc là, Heartbreak, qui n’est pas très connu, c’est vachement bien ». Mais je ne suis pas vraiment dans la critique de disque elle-même. J’aime faire des portraits, replacer le disque dans son époque. Rapidement je me suis aperçu que les disques que j’aimais bien, en fait, ce n’était pas intéressant d’écrire dessus. Un artiste comme Grandaddy, que j’aime bien, finalement il n’y a pas grand-chose à dire sur lui : il habite dans sa ferme, il est passionné par les mélodies et les jolies paroles, et à part dire que c’est bien, il n’y a pas grand chose à écrire. Mais raconter comment Steve Estatoff, qui se prend pour un grand rebelle, qui chante des cochonneries est en fait un gros naze, ça c’était intéressant. Il y a de très beaux disques qui ne disent pas grand-chose sur l’époque. J’aime c’est quand ça raconte quelque chose sur l’époque. Je ne rentre jamais dans les considérations techniques parce que je n’y connais rien. Je m’intéresse aux paroles, et quand ça me touche, je ne vois pas vraiment comment écrire des tartines. Je n’aime pas du tout ce qui est verbeux, dans l’éloge poétique.

D’où je parle ?
Quand on me demande mon avis sur un tableau, je peux dire si j’aime ou pas, mais je sais que je n’y connais rien, qu’il faut une certaine culture pour apprécier une œuvre d’art, pareil pour le cinéma. J’ai une énorme culture musicale, depuis que je suis tout petit j’écoute de la musique, je collectionne les disques, je suis passionné par l’histoire de la musique, des courants… Je peux me vanter d’être spécialiste. Je connais l’importance de la musique par rapport à la société. J’essaie de détecter les fausses valeurs. Cette nouvelle vague folk par exemple, je sais d’où elle vient , ce qu’elle représente, et quelles sont les dérives. Et je sais pourquoi ça ne m’intéresse pas. Keren Ann n’est pas en révolte contre la société donc c’est juste de la décoration chic, et très très chiante, et ça c’est une dérive qui a commencé dans les 70’s avec Joni Mitchell, ou la bohême a commencé à devenir la norme, et c’est arrivé à son paroxysme aujourd’hui : ça fait cool d’être avec sa guitare comme Hermann Düne, alors que c’est plus une musique plus bourgeoise que bohème. Quand j’étais adolescent, je lisais des magazines de musique – Rock n’Folk , et ensuite les Inrocks, c’était primordial, ça me guidait dans mes choix, je découvrais plein d’artistes super. Est ce que mon avis compte ? Je ne peux pas le dire. Pour moi, il compte : ce que j’écris, je ne le fais pas à la légère. Quand je vois dans Technikart des papiers positifs qui traînent sur des trucs que je déteste, Booba, Cocoon, j’ai envie de tout casser. Parce que ce que le boulot que je fais, la ligne éditoriale que je construis est importante. Et d’un seul coup j’ai l’impression que tout s’écroule.
 

Benoît Sabatier : « Dans les années 90 quand je parlais de techno, je défendais des trucs qui étaient nuls, mais pour moi c’était important de le faire. »


La ligne éditoriale
Longtemps, j’ai essayé de promouvoir une certaine idée de l’avant-garde. Quand j’ai commencé à écrire, c’était la fin de l’indie, contre les grosses machines. Ça a valsé avec l’overground, mais au début c’est vraiment la musique électronique qui m’a donné envie d’écrire, parce que personne n’en parlait, et c’est un mouvement que j’adorais. J’avais vingt-cinq ans quand Daft Punk a commencé. Il se passait vraiment quelque chose, et on pouvait écrire des choses là-dessus qui étaient nouvelles. Maintenant, je ne vois plus du tout l’avant garde. Elle a été balayée par le phénomène R'n’B, qui était à la fois avant garde et populaire, donc plus vraiment avant garde, et je pense qu’aujourd’hui, malheureusement, mes choix se font plus par réaction. Par exemple je trouve la nouvelle chanson française horrible, donc ça, je balaye, la nouvelle scène folk avec Cocoon, Devendra Banhart, je déteste, je balaye aussi, et après je vois ce qui reste. Il y a des trucs sur lesquels je craque complètement, j’ai adoré Crystal Castles : j’ai retrouvé une énergie complètement folle qui avait disparu dans la musique électronique. Mais paradoxalement, j’étais beaucoup plus de mauvaise foi dans les années 90 quand je parlais de techno, parce que je défendais des trucs qui étaient nuls, mais pour moi c’était important de le faire. J’étais conscient que c’était des disques que je n’écouterais pas souvent, mais qu’il fallait les défendre, pour balayer toute la merde qui précédait, pour faire table rase. Aujourd’hui, je n’irais pas défendre des choses que je n’aime pas, pour faire semblant de rester dans le coup.

Etre dans le coup / Plus être dans le coup
Il y a par exemple une nouvelle scène qui me semble intéressante, le Smell à Los Angeles, et ça, moi, je ne suis plus du tout. Ça me rappelle des trucs que j’écoutais quand j’avais vingt ans. Je suis trop vieux, mais je fais confiance à mon équipe de pigistes : ils adorent, je dis OK, je laisse la porte ouverte, j’en fais la promotion dans Technikart, mais je reconnais que c’est pas mon truc. Mais honnêtement, ne plus être dans le coup ça ne me fait pas peur, parce que je sais qu’il n’y a rien de plus ridicule. Je vois des critiques autour de moi qui se sentent obligés de défendre des groupes d’ados, des grosses merdes, des mecs de quarante ans qui étaient persuadés qu’il fallait défendre Placebo, ou qui croient que pour être dans le coup il faut dire que les Ting Tings c’est génial… Je sais que pire que de ne pas être dans le coup, il y a la peur de pas être dans le coup.

Se tromper
Je me suis enflammé pour des trucs qui n’existent plus du tout, et que je n’ai jamais réécouté. Et on s’en fout. J’étais content de m’enflammer dessus sur le moment. J’ai réécouté Roni Size qu’on avait mis en couverture y a douze ans, et j’ai trouvé ça très mauvais, alors que j’adorais. Je me demande toujours si je fais la promo d’un disque parce qu’il y a une certaine pression, ou si je l’écouterai toujours dans un an. Le problème, c’est que je me lasse très vite, et que la musique va très vite. Il y a des trucs que j’adorais il y a quinze ans, je déteste ce qu’ils sont devenus, mais j’aime toujours leurs albums. Björk pour moi c’est une vision de l’apocalypse aujourd’hui, c‘est même pas écoutable. Et pourtant je l’ai souvent interviewée, on l’a mise en couverture, et je n’ai pas de regret, parce que j'écoute toujours ses trois premiers albums que je trouve très beaux.

Le critique et les artistes
Rencontrer quelqu’un c’est très important pour essayer d’aller voir l’envers du décor. Aujourd’hui l’univers de la musique est très marketé, il y a des papiers très officiels, avec l’avis officiel, tout est fait pour que les médias disent la même chose. Donc aller rencontrer l’artiste, c’est aller voir l’arrière-cuisine. Moi j’ai arrêté de faire des interviews dans des hôtels d’une demi-heure. J’essaie de passer une soirée avec un artiste, et raconter des choses intimes, ou qui dérapent. Christophe a fait sa promo à la chaîne à Paris. Je suis allé le voir à Saint-Trop quand il était en vacances, et j’ai passé une soirée avec lui à boire plein de canons, et j’avais une interview de 10 heures avec plein de trucs à raconter. Ça, j’adore. J’ai interviewé des artistes que j’adorais et ça a été une horreur totale : avec Manset c’était horrible, au bout d’un quart d’heure il m’a dit : « je vais vous casser la table sur la figure ! » C’était un choc, parce que j’étais très jeune, et c’était la première fois que je rencontrais une idole. Depuis je sais que quand on rencontre des idoles, c’est pas génial. Et parfois c’est super. J’ai discuté avec Brian Eno pendant une heure qui venait de perdre sa mère et qui était effondré, et c’était superbe. Et j’ai suivi les 2B3 pendant un mois ! Je m’étais bien marré. C’était vraiment des gros bouffons.
 
JEAN-ERIC PERRIN, EX ROCK&FOLK, BEST, ROLLING STONE, FONDATEUR DE RER

L’appellation « rock critic »
Même si j’ai travaillé quasi-exclusivement sur les musiques urbaines pendant une dizaine d’années, j’aime bien ce mot. Il faut dire qu’il est difficile à remplacer, on tombe vite dans « journaliste culturel » ou « critique musical », et on pense à des vieux schnocks en loden qui font des articles sur le jazz ou la musique classique dans Télérama. Malgré son origine anglo-saxonne, « rock critic » est un terme spécifiquement français. Aux Etats-Unis, je crois qu’on appelle ça des journalistes.

La vocation
Au départ, j’avais dans l’idée de faire du journalisme, d’une façon assez débraillée, sans trop savoir ce que ça représentait. J’étais trop flemmard pour intégrer une école, alors comme la plupart des gens de mon époque, j’ai commencé à travers le courrier des lecteurs de Rock & Folk, puisque c’était notre seul moyen de communication. A la troisième lettre publiée, j’ai pris mon courage à deux mains et je suis allé frapper timidement à la porte du magazine. Je leur ai proposé la rubrique « frenchy but chic », pour parler de la nouvelle vague post-punk française.
 

Jean-Eric Perrin : « On a toujours considéré qu’en France, si on avait pas les meilleurs rockeurs, on avait les meilleurs rock critics. »


La finalité
Ça fait trente ans que je me demande à quoi sert un rock critic. En fait si, je pense que pendant un moment, ça a servi à faire vendre des disques. J’ai eu la chance de connaître la grande époque. Quand j’ai commencé à écrire en 1978, les radios libres n’existaient pas, il n’y avait pas de rock à la télé, et la grande presse l’ignorait. Dans ces conditions, Best et Rock & Folk se vendaient à environ 150 000 exemplaires tous les mois. Nous étions une poignée de rock critics, courtisés par les maisons de disques, invités en voyages de presse, bombardés de cadeaux. Aujourd’hui, ça ressemble à de la science-fiction, mais on avait un droit de vie ou de mort sur un disque en substance.
Pendant les années 80, quand tous les moyens d’information ont permis à la musique de s’immiscer dans tous les médias et dans la pub, les rock critics ont perdu leur impact. C’est à partir de ce moment-là qu’on peut vraiment se poser la question de notre « utilité ». Maintenant, on reste un pays de tradition littéraire, et on a toujours considéré qu’en France, si on avait pas les meilleurs rockeurs, on avait les meilleurs rock critics. Je ne sais pas si c’est vrai, mais des gens comme Garnier, Yves Adrien ou Eudeline ont marqué leur époque en écrivant bien sur la musique. Notre rôle se situe là aujourd’hui, faire de la littérature sur le rock & roll et ses dérivés.

La presse musicale aujourd’hui
Les magazines de rock n’ont plus rien à voir avec ceux pour lesquels j’ai travaillé. Ils n’ont plus la primeur de l’information, et ces dernières années, je n’ai pas vu émerger de journalistes susceptibles de marquer leur époque et d’en incarner les mouvements. Personne ne s’est révélé comme LE grand journaliste techno ou électro. Les magazines sont de plus en plus liés à une économie à court terme, une page de pub achetée garantit un article.

La nostalgie
J’ai commencé en pleine vague punk, autour de cette fameuse scène des « jeunes gens modernes » dont on a beaucoup parlé l’année dernière (à l’occasion de l’expo financée par Agnès b., ndlr). J’étais content d’être le premier à écrire sur les Rita Mitsouko, Etienne Daho, les Stinky Toys, Taxi Girl. J’avais l’intuition que ces artistes allaient devenir importants, et j’étais fier de voir les gens se retourner sur leur chemin dans la rue. Aujourd’hui, des tas de jeunes journalistes défrichent dans différents domaines, de l’indie rock à la house, ils y apportent de l’enthousiasme, mais la multiplication des supports rend le message plus diffus.
 

Jean-Eric Perrin : « Personne ne s’est révélé comme LE grand journaliste techno ou electro. »


Le défi du hip hop
Quand j’étais rock critic à Best, j’ai découvert le hip hop à New York, au tout début des années 80. Je dois avouer que j’ai toujours été captivé par ce qui se passait à New York, du Velvet Underground à Madonna. C’est ce qui m’a d’abord poussé à m'y intéresser. Je sentais émerger quelque chose de nouveau, qui charriait d’autres modes d’expressions, que ce soit la mode ou le graffiti. J’ai commencé à parler de ça tout seul dans le magazine, sans qu’on me prenne au sérieux. Puis la scène se développant, et à force d’entrisme au sein de la rédaction, on s’est aperçu que Public Enemy pouvait plaire aux rockeurs, que I AM étaient des gens importants. Quand j’ai vu Joey Starr et Kool Shen en couverture de Télérama l’année dernière à l’occasion de la reformation de NTM, ça m’a bien fait rire, parce qu’à l’époque, ils les dénigraient totalement.
A la fin de Best en 1994, j’ai commencé à écrire sur le rap partout où on voulait bien de moi, et puis j’ai rencontré un type qui possédait quelques petits canards sur le hard et le punk, et qui voulait se lancer dans le rap. De là, tout est allé très vite, puisque le titre est apparu en 1996. Et encore, on devait se lancer en 1995, mais on a été retardés par les grandes grèves contre les lois Juppé. A l’époque, il y avait bien L’Affiche, le magazine d’Olivier Cachin, qui avait pris un virage assez « urbain », mais nous sommes arrivés au moment où le mouvement était suffisamment structuré pour qu’un titre ne parle que de ça.

Se tromper
Dans la frénésie des artistes qu’on défend, certains restent au bord du chemin, c’est une certitude. L’année dernière, je me suis penché sur cette fameuse scène française du début des 80’s, et j’ai mesuré l’abondance de groupes qui sont tombés dans les oubliettes de l’histoire après un 45 tours. Mais dans les grandes lignes, je ne pense pas m’être trompé, et quand l’enthousiasme est sincère, il est respectable, même après le poids des années. Je peux toujours écouter Johnny Cash le matin, Eurythmics l’après-midi et Sébastien Tellier le soir.

L’interaction rock critic / artiste en 2009
Ce qui a changé, c’est que tout va beaucoup plus vite. Avant, la case rock critic était le passage obligé pour les maisons de disques, on avait un rôle de passeur mais aussi de conseil vis-à-vis des consommateurs potentiels. Aujourd’hui, les artistes se révèlent tous seuls, arrivent à exister en dehors de ce circuit. Avec MySpace, ils donnent les infos qu’ils choisissent sur leur page. A titre d’exemple, je conseille pour Warner un jeune artiste qui va sortir son premier album. Et dans le cas de ce pur produit de la génération web, je suis obligé de faire du vrai training d’interview, pour le sortir de son existence virtuelle. C’est pour ça que je garde précieusement les souvenirs de mes interviews de trois ou quatre heures avec Gainsbourg. Chez Gainsbourg.

L’avis du rock critic
Au début des 80’s, j’écrivais beaucoup sur Marquis de Sade (les Joy Division français, ndlr). Je les avais suivis en tournée, et pendant un concert à Lyon, le chanteur me tire par le bras pour me faire monter sur scène et me présenter au public. J’étais surpris, parce que mon rôle était d’interpréter ce qui se passait, pas d’en être l’acteur. Et à la fin du set, il y avait plus de fans pour m’attendre que pour voir le groupe. Aujourd’hui, quand un journaliste des Inrocks écrit sur un groupe, il se fait surtout plaisir à lui.

 

Par Valentine Faure (Basile Farkas et Benoît Sabatier) et Olivier Tesquet (J-E Perrin) // Illustration : Skull.



Les commentaires sont modérés.
Rien de grave, il suffit juste d'éviter
les mots grossiers, les insultes et d'avoir
lu l'article en question.


 
regis  - très interessant 2009-02-26 14:05:21
papier très intéressant, pour qui est passionné par ce
"métier"
respect à Sabatier, je lis ces articles tous les mois, qui
m'a permis de découvrir plein de trucs vieux ( je pense à Christophe) et
nouveaux.
bonne continuation.
Yes  - ça faisiat un bail 2009-02-26 18:59:16
je commençais a douterde la qualité du contenu de Brain merci de remonter dans
mon estime tres bon papier
derniernabab  - mais oui 2009-02-26 19:49:56
interessant ce papier
un peu "dinosaures" par rapport a la reactivité
de supports comme Brain justement, ou le blogs, mais ca le rend sympathiques
justement
GrosMyto  - . 2009-02-26 20:46:36
Excellent article ! :)

Il est vrai que je n'ai pas eu l'occasion de me plonger
dans un magazine papier musical depuis longtemps, cela me redonne envi de leur
laisser une nouvelle chance.
LN  - Super 2009-02-26 22:49:17
très bon article
HO!  - un de plus 2009-02-27 03:48:11
Basile Farkas : « Ce que j’espère, c’est que le rock ne deviendra pas
comme le jazz : une musique morte.»(sic)
mon Dieu quel imbécile
!
renseignes-toi mec y s'passe des trucs...
... pourquoi les critiques de rock
disent aussi souvent des conneries sur le jazz ?
à part ça super article.
dad 2009-02-27 05:23:47
bon, sabat, il se fait quand même un peu mousser quand il parle de la techno et
des 90s. Je confirme que Technikart a découvert la techno entre 95 et 97 (je
dirais plutôt 97, d'ailleurs, comme les Inrocks, qui en 92 prétendaient que
cette horrible rejeton de la new beat et de l'EBM (hahaha) ne passerait pas
l'hiver) et se sont quand même cantonnés à des trucs qui entraient en
résonnance avec leur culture, genre trip-hop, tout ce que la jungle pouvait
avoir de pop, ou d'un peu punk, genre metalheadz. Pour ce qui est de la techno
pure et dure, genre Detroit, ou même les premiers Gigolo vraiment electro-tech
de 95/97, il n'y avait que Coda. J'ai foutu à la poubelle tout mes vieux
Technikart il y a 15 jours, et j'ai relu les chroniques, c'était quand même
plutôt ambiance Blur/Björk que Mad Mike/Autechre...
Après Perrin a raison,
mais il faut pas rêver, la techno ne repose pas sur la même culture que le
rock. Si les racines (tordues) du rock'n'roll reposent sur pas mal d'outcasts
bas du front, faut quand même pas perdre de vue que cette musique à partir des
années 70s s'est considérablement, je dirais pas embourgeoisée, mais elle a
quitté ses bastions populaires pour ratisser aussi chez le petit bourge épris
de poésie, l'étudiant en art, les proto bourgeois bohèmes de Manhattan... on
accepte toujours très mal l'idée d'intellectualiser la techno,
particulièreme...
LA PRAVDA 2009-02-27 12:27:30
article A+
merci.
mateo falcone 2009-02-27 12:37:01
brain s est racheté un cerveau,royal.
Michael  - Fabuleux 2009-02-27 15:56:59
Sincèrement, fabuleux article ! Vraiment brillant et passionnant !
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