Quel âge avez-vous et ou vivez-vous ? Armsrock : J'ai vingt-quatre ans, et je vis actuellement dans le coin le plus froid de l'Allemagne du nord. Je fais des allers-retours entre Copenhague, au Danemark, où je suis né, et ici. Comment vous êtes-vous intéressé à l'art ? Armsrock : L'art n'est pas quelque chose que j'ai décidé de faire un jour. Je pense que mon investissement et ma passion ainsi que l'expression créative sont des choses qui se sont construites à travers toute une série d'expériences qui remontent aussi loin que l'enfance. Je pense que l'on commence tous à dessiner au même instant, ensuite c'est juste une question de si l'on décide d'arrêter et quand. J'ai été assez chanceux d'avoir des parents compréhensifs. Je crois que la stimulation est le mot clé dans tellement d'expériences en grandissant... Lorsqu'on nous offre toute la liberté pour nous développer comme nous l'entendons, c'est bien plus simple d'y parvenir d'une manière positive, comparé à ceux qui ont dû se battre pour faire ce qu'ils voulaient. A un moment très précoce, je me suis plongé investi dans l'environnement radical de gauche DIY (Do it Yourself), et je pense que ça a été un grand tournant pour moi en terme de créativité. Peut-être que l'une des caractéristiques humaines est de s'efforcer à rechercher le sens, pour justifier nos actes. Pour moi, au moins, cela a été un état de contemplation et de combat tout au long de ma vie, et ça continue de l'être. En ayant toutes sortes d'occupations d'activiste, j'ai soudainement réalisé que l'expression créative était quelque chose que j'appréciais énormément, et que je pourrai l'utiliser de façons très différentes. C'est devenu un véritable outil parmi d'autres, une manière d'atteindre les gens et de communiquer avec eux. La raison originelle pour laquelle je travaille avec et dans un espace public découle aussi de l'idée d'approcher l'art avec un regard activiste. Je n'ai jamais eu le sentiment que c'était suffisant de simplement me poser dans un studio et jouer avec de la peinture. Je voulais être présent dans le monde, être en interaction avec lui et être capable de m'identifier comme une partie de lui.
Quelles sont vos références artistiques ? Armsrock : Elles proviennent d'un éventail assez large. Je regarde énormément les personnes qui dessinent, cela va du très classique au contemporain. Mais sinon, mes références vont de l'art helléniste aux BD, du photo-journalisme aux gens que je vois marcher dans la rue. C'est devenu une collection de livres, de musiques, d'expériences. Je pense que je les tire de mon imagination en constante ébullition. J'ai un truc avec les photos, c'est devenu une sorte de ''tic'' de collection. J'ai, au fil des années, constitué une collection d'archives de matériaux visuels en tous genres : des photos que je prends moi-même, ou bien des photos ou visuels que j'ai trouvés et découpés dans des journaux ou des magazines. Au début, j'essayais de me justifier ce besoin de collectionner des photos en me disant qu'il était important d'avoir un catalogue de références visuelles pour en tirer des idées, mais plus j'y pense, plus je me dis que c'est une collection basée sur la joie de collectionner, une fascination basique sur la façon de voir "à quoi les choses ressemblent".
Quel est votre objectif lorsque vous créez une pièce : raconter une histoire, faire quelque chose de beau...? Armsrock : J'ai une approche très délibérée et conceptuelle de la plupart des choses que je fais. Il y a des images qui ont été faites pour la pure joie de créer, mais la plupart du temps je m'engage dans des sortes de conversations non verbales. J'essaie d'utiliser mes photos comme des questions, à moi-même et aux autres. Les choses que je fais dans la rue se focalisent énormément sur différents aspects des ''problématiques urbaines''. Ainsi, toutes ces images ont commencé à fonctionner comme un carnet répertoriant une collection de portraits qui tentent de déchiffrer quelque chose à propos de la nature de la ''personne moyenne'', si tant est qu'une telle chose existe... Ces visuels fonctionnent donc, dans une certaine mesure, à un niveau allégorique, créant des archétypes comme dans un théâtre pour favoriser l'identification avec les questions soulevées. Chacun de ces portraits contient une histoire, un monde. Et à l'intérieur même de cette histoire, un panel de questions. Et j'espère qu'elles génèrent par la suite une nouvelle question dans les yeux de celui qui les observe. Les choses sur lesquelles je travaille en intérieur sont un petit peu différentes. J'essaie également de soulever quelques problèmes concernant les constantes de la condition humaine. Mais alors que dans la rue je travaille beaucoup avec ma réalité très immédiate, les choses que je vois chaque jour, lorsque je suis en studio, je me confronte avec des sujets qui sont plus lointains de moi, mais qui font malgré tout partie de notre vie de tous les jours. Je me suis beaucoup focalisé sur les thématiques du pouvoir et de la violence.
Qu'est-ce qui a changé pour vous lorsque votre art a commencé à vous rapporter de l'argent ? Armsrock : Au départ, j'étais peu enthousiaste à l'idée de me faire de l'argent avec les choses que je faisais. J'avais sans doute peur que cela pollue quelque chose, que mes choix et la façon de faire les choses changeraient. Et je crois effectivement que c'est le cas. J'ai pris la décision de vivre de mon art à présent, et cela pose beaucoup de problèmes, que j'essaie de gérer constamment. Mais si je sens que je suis en train de devenir excessivement troublé par les problématiques liées à l'argent, eh bien je me dis que j'ai toujours l'option de faire demi tour et de faire le choix d'avoir un travail ''normal''. Mais je vis actuellement dans une situation privilégiée. Je fais ce que je veux, et je vis pleinement de mon art sans avoir l'impression de me compromettre. Et c'est d'ailleurs même le contraire : j'ai de plus en plus d'opportunités de toucher de plus en plus de gens différents, en faisant des expositions et en voyageant dans différents endroits. Et c'est ça qui m'intrigue, et non pas toutes les questions liées à l'argent. Comment va votre carrière et quoi de neuf pour vous ? Armsrock : "Carrière" est un mot très étrange pour moi, et je n'en fais pas usage. Et pourtant, je considère bel et bien ce que je fais comme un travail. Le travail est une très sérieuse façon de jouer. En ce moment, je travaille de projet en projet. Le prochain projet important à venir est une exposition solo à Berlin intitulée ''Une horrible jungle'', qui contiendra tout un tas de choses qui font que le monde tourne en rond et court à sa perte.
Quels autres artistes actuels appréciez-vous ces temps-ci ? Armsrock : J'ai très récemment été introduit aux travaux de Andy Goldsworthy, il capture l'essence même de chaque chose que je ne peux seulement m'efforcer espérer. William Kentdridge est quelqu'un qui continuera à m'inspirer, pour plusieurs raisons, mais principalement pour l'approche qu'il a du dessin. Kara Walker est quelqu'un de très présent en ce moment. La liste pourrait continuer... Je sens qu'il y a tant de gens ici et là qui font des choses incroyables que je me retrouve constamment humilié et émerveillé.
Etes-vous un artiste heureux ? Armsrock : Je suis une personne en général très heureuse. Je suppose que de cela découle l'énergie dans les choses que je fais, bien que je me focalise plutot sur des choses pas forcément très heureuses...
Autre chose à ajouter ? Armsrock : Je crois sincèrement que nous sommes dans un horrible bordel. Donc prenez soins les uns des autres. Merci et bonne nuit.