Interviews
Danton Eeprom – Bleu-Blanc-Noir
Mardi, 17 Novembre 2009

Danton Eeprom est un homme insaisissable. Un Marseillais qu’on prend pour un Parisien. Un Français qu’on confond avec un Anglais. Un élégant qui commande un « pastis pressé » à une pauvre serveuse scandinave de l’Hôtel Amour. Un dandy qui monte à cru un cheval en érection sur la pochette de son premier album, le très attendu Yes is More, sorti pas plus tard qu'hier. Même s’il ressuscite une certaine idée de la musique électronique hexagonale – celle du Pulp décédé –, nous n’avons pas trop évoqué ces glorieux fantômes. Malgré son pseudonyme décapité, Danton ne compte pas monter sur l’échafaud. Sauf pour jouer le bourreau.


Tu as laissé la primeur de ton album à la presse plus qu’à tes amis. Pourquoi ?
Danton Eeprom : Je voulais ménager l’effet de surprise. Sortir un album, c’est différent d’un single. Et puis, tes potes te promettent tous de tenir leur langue, mais dès qu’ils sont bourrés, ils sont toujours les premiers à brailler : « Ouaais, touus, écoutez ce sooon ! »

Tu es actif depuis 2005. Pourquoi ne pas avoir sorti un album avant ?
Danton Eeprom : Aujourd’hui, les artistes font des albums très tôt, trop tôt même. On pense que c’est le signe de la maturité. Mais je pense que ça prend du temps pour être pertinent sur un format long. Ce qui se passe, c’est que je viens d’un univers rock, où le format de l’album est légitime. Pendant très longtemps, j’ai estimé qu’il ne correspondait pas du tout à la musique électronique, qui s’appuie d’abord sur des maxis. Il y a deux ou trois ans, je m’étais fait cette réflexion : « Quels sont les albums electro que j’aime ? » Parce qu’il faut être honnête, il s’agit d’abord d’une pirouette commerciale, j’en écoute très peu. Eh bien ceux qui sont homogènes, cohérents, je peux les compter sur les doigts de la main. Le premier qui me vient à l’esprit, c’est Gesamkunstwerk de Dopplereffekt.

Justement, le corollaire de tout ça, c’est que ton album ne sonne pas très club ?
Danton Eeprom : C’était impossible. Le seul disque qui rentre dans ce cadre, c’est le CD mixé. Quand tu mets les morceaux de quelqu’un que t’aimes dans ta bagnole, là oui. Mais quelles étaient les chances qu’un DJ passe mon album en club ? Il est plus adapté à un before, ou à un after. C’est un truc de salon, ou un truc de caisse. J’aime bien la voiture, c’est l’un des seuls moments où j’écoute des disques.

C’est là que tu vois s’ils tiennent la route ? (blague involontaire, je le jure)
Danton Eeprom : Je crois que je vais partir (rires).

(J’essaie laborieusement d’enchaîner) Plus sérieusement, tu comptes le défendre sur scène ?
Danton Eeprom : Bien sûr. Pour l’instant, je me produis soit en tant que DJ, soit avec un orchestre, et je vais continuer ces deux configurations. Mais je vais essayer de monter un micro-groupe à trois d’ici l’été prochain, pour essayer de faire des sets courts et pêchus dans les festivals. Comme j’ai fait de la scène pendant très longtemps, j’ai assez hâte de reprendre cette vie-là.


C’est pour ça que je visualisais Manchester dès les premières notes du premier titre ?
Danton Eeprom : J’ai écouté les Happy Mondays, The House of Love, Ride – que j’aime beaucoup – mais je me suis jamais vraiment penché sur les artistes assimilés Factory (le fameux label de feu Tony Wilson, ndlr). J’aime juste cette pop foutraque, qui capte les bruits environnants. La cacophonie étudiée, c’est un défi que j’aime bien. Du coup, c’était important d’attaquer l’album avec un morceau comme ça, qui plante le décor.

Est-ce qu’on doit prendre ça comme l’indice d’une évolution future ?
Danton Eeprom : J’ai toujours pris la musique club pour ce qu’elle était : dix minutes d’énergie intenses. C’est le rôle de Confessions of an English Opium Eater (le titre-phare, qui monopolise 12 des 66 minutes du disque, ndlr). Mais ce n’est pas vraiment ma culture. Est-ce que les titres chantés sont plus pop pour autant ? Pas vraiment, dans le sens où j’utilise des parties jouées très répétées, y compris la voix. C’est de la techno, mais avec des éléments acoustiques.

Faut te mettre au kraut, en plus ça marche très bien.
Danton Eeprom : Ça, j’adhère. KRAUT-PSYCHE.

Avec tes atmosphères un peu dark, comment tu as fait pour ne pas être signé chez Kill The DJ (le label londonien d’Ivan Smagghe, ex-dynamiteur du Pulp, ndlr) ?
Danton Eeprom : Je suis pas facile à débaucher, moi (rires). Déjà, on a des projets communs (La Horse, notamment, responsable de l’incroyable Cyanide & Happiness, ndlr). Quand ils s’intéressent de près aux gens de mon label, Fondation, je me dis que je suis sur la bonne voie. Puis Chloé est sur l’album… Par contre, contrairement à ce qu’on pourrait penser, j’ai monté ma structure après avoir sorti 5 ou 6 maxis, pas parce que je ne trouvais pas chaussure à mon pied. Je m’en sers comme d’un aimant dans la masse pour repérer les gens qui correspondent au son qui me plaît. C’est assez égoïste, mais ce n’est pas du tout par dépit.

Et sinon, pourquoi Londres ?
Danton Eeprom : J’habitais à Marseille, et j’étais un peu comme un lion en cage. Je commençais vraiment à me sentir oppressé par le manque d’initiatives. Je connaissais déjà Londres parce que j’y étais allé pour le plaisir, mais tout s’est goupillé grâce au hasard. Un pote est parti aux Etats-Unis pendant trois semaines, et il m’a demandé si je pouvais garder son chat. C’était un prétexte formidable. J’ai compris son message subliminal, « viens chercher un appartement ».

Et comment as-tu réussi à te faire une place dans une ville aussi dure vis-à-vis de ses musiciens ?
Danton Eeprom : Ils sont aussi très chauvins. A part Daft Punk, ils se cognent des artistes français. Ils ont bien trop à faire avec des pelletées de groupes qui gagnent le RMI et qui sont prêts à mordre, malgré leurs dents qui tombent. Ça été difficile, c’est vrai. Ils m’ont d’abord pris pour un touriste, qui durerait deux mois et rentrerait chez lui manger du fromage. Mais j’ai tenu. Et un jour, Andrew Weatherall (le producteur clé des 90’s, responsable du Screamadelica de Primal Scream, ndlr) a écrit que Confessions of an English Opium Eater était le meilleur morceau électronique des dix dernières années. Là, j’ai été canonisé, on m’a donné l’autorisation de rester (rires).

Quand tu reviens avec cette étiquette londonienne en France, c’est un atout ?
Danton Eeprom : Je pense, oui. Surtout, en Angleterre, la musique est considérée comme un vrai business, c’est un corps de métier comme un autre. C’est une bonne base, parce que les gens sont très efficaces. Tout va très vite, on ne perd pas son temps en négociations et papotages. C’est forcément un atout.

Je sais que tu n’aimes pas trop les questions sur ton nom de scène, mais je me lance. Si je te dis – et je me suis donné du mal – révolutionnaire de la mémoire flash, ça te convient ?
Danton Eeprom : Je ne fabrique pas des clés USB, mais oui.

Et Danton, c’est la guillotine, la victime de la Révolution ?
Danton Eeprom : Celui qui a donné la liberté aux gens et qui les a fait bien flipper par la même occasion (rires).

Bon, je suis un interviewer consciencieux. Si tu devais trouver trois clés, musicales ou non, à cet album, tu choisirais lesquelles ?
Danton Eeprom : C’est marrant, Trax m’a demandé un top 5 des bouquins. Alors, il y aurait l’œuvre complète de Chuck Palahniuk en littérature (l’auteur de Fight Club, Choke, A l’estomac et autres joyeusetés, ndlr), qui fait progresser l’anglais avec son style direct et visuel. Ça, c’est pour la schizophrénie de l’album. Ensuite, je citerais les photos de Daido Moriyama, un Japonais qui photographie le quotidien dans un noir et blanc qui ne connaît pas le gris. C’est pour le contraste. Enfin, puisqu’il faut quand même un peu de musique, je choisirais Low, de Bowie (il laisse passer quelques secondes). Je suis assez content de mes références ! (rires)
 
 

Par Olivier Tesquet // Photos: DR.


Les commentaires sont modérés.
Rien de grave, il suffit juste d'éviter
les mots grossiers, les insultes et d'avoir
lu l'article en question.


 
val 2009-11-17 19:52:24
J'ai pas encore eu l'occasion d'écouter l'album, mais j'aime bien l'univers de
ce mec. En revanche, je peux me tromper, mais il me semble que Kill The Dj c'est
français. C'est d'ailleurs une ancienne du Pulp qui est à la tête du label.
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